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Can a computer have a mind?

Dimanche 19 juillet 2009
Premier chapitre du bouquin de Roger Penrose « The Emperor's New Mind »*
L'auteur répond négativement à la question « un ordinateur peut-il avoir un esprit ? » en discutant le point de vue des partisans de l'intelligence artificielle. Le livre date de 1989 et la discussion a un petit air surréaliste et suranné.
Les militaires n'ont eu aucune difficulté pendant et après la deuxième guerre mondiale à financer la création des ordinateurs. Par contre lorsque les milieux académiques ont voulu se lancer dans l'aventure il n'en a plus été de même. L'expression « Intelligence Artificielle » (AI en globish), prise à la science-fiction, a été mise en avant pour frapper les esprits et obtenir des crédits, sans qu'il n'y ait dedans cependant autre chose que les travaux des promoteurs. Comme toujours, il s'est trouvé quelqu'un pour saisir l'occasion et, se posant en juge ou en philosophe, faire dire aux mots plus qu'ils ne contiennent - il suffit ici de penser au prince de Galle et à sa sortie sur les nanotechnologies** -. Grey Walter, inventeur de la cybernétique, n'a certainement jamais pensé que ses « tortues », que personne n'a jamais prises pour les animaux du même nom, étaient intelligentes même s'il a employé à leur sujet des expressions anthropomorphes comme, manger, avoir faim, danser. Étudiant j'ai eu la chance de participer au milieu des années soixante à une expérience d'IA sur l'enseignement de la physique assisté par ordinateur à Jussieu***. À l'époque la machine prêtée par la société IBM un 360-30 nécessitait une pièce climatisée et dès qu'une télé venait filmer l'expérience extraordinaire avec ses lampes de studio, la grosse machine, à l'énorme mémoire de quelques dizaines de Ko, tombait en panne. L'interface des 16 salons (booth) accueillant les étudiants était une machine à écrire à boule de la même société (le top de l'époque) et un ou deux salons étaient équipés de passe-diapositives pour animer un peu. Ayant participé à la création du contenu scientifique de cette expérience, je peux témoigner que personne n'a prêté quelqu'intelligence que ce soit à la machine ou à ses logiciels.
Les dérives sémantiques significatives sont souvent le fait d'esprits brillants et enthousiastes. Ainsi, au début des années 80 est apparu le concept de mémoire distribuée, où une information peut être stockée sous la forme d'un changement d'état d'un groupe de nœuds d'un réseau. Cette avancée spectaculaire a fait croire à certains beaux esprits qu'on avait enfin compris le mode de fonctionnement du cerveau ce qui, même à l'époque, ne pouvait pas être pris au sérieux. Ainsi le croyait mon ami Michel Duguay éminent chercheur en optique non-linéaire, qui le croyait d'autant plus facilement que cette approche a permis de réaliser des logiciels capables d'« apprentissage », c'est-à-dire capables de s'automodifier à travers un processus d'essais et d'erreurs. Il n'en est rien, bien sûr, même si le cerveau est un réseau de nœuds (les neurones) et même si les études d'imagerie magnétique ont montré que nos actions d'actuation ou de cognition activent des aires spécifiques du cerveau. Il ne faut jamais pousser à l'absurde les analogies. Le cerveau a très certainement de nombreux modes de fonctionnement, encore à découvrir, mis en œuvre dynamiquement.
- Il semble dans la nature humaine d'explorer toutes les conséquences d'une idée. Les Grecs ont montré le chemin et cela est probablement nécessaire car c'est souvent sur des chemins de traverse de la pensée que se trouvent de grandes idées créatrices.
- La philosophie est une activité d'exploration des idées qui fait usage du corps des travaux des générations précédentes pour élargir et approfondir sans cesse ses connaissances. Le Siècle des Lumières est une merveilleuse illustration de ce processus. Quand elle s'intéresse à la science, la philosophie est toujours en retard d'une compréhension. On enseigne toujours le paradoxe de Zenon d'Achille et la tortue où Achille ne peut pas rattraper la tortue à la course parce qu'une suite infinie d'intervalles les sépare. Cette difficulté conceptuelle a été résolue pas à pas par des penseurs allant de Buridan à Cauchy qui ont abouti à la notion de limite d'une suite. Mais les philosophes ne sont pas au courant.
- Le langage formel du scientifique utilise les mathématiques, tandis que le langage formel du philosophe est la langue. Tandis que le scientifique utilise les mots dans un sens allégorique pour simplifier sa description du monde - ainsi un microscopiste dira des objets qu'il étudie qu'il les voit avec son microscope pour éviter de répéter sans cesse la description du processus optique qui amène une image sur sa rétine - le philosophe les prend dans leur sens formel. Cela entraîne, incompréhension, confusion et difficultés de communication et pour finir confusion des idées. Les scientifiques continuant d'utiliser des mots et des expressions fleuries ou poétiques pour décrire l'objet de leur étude, les analyses vaines ont encore de beaux jours devant elles. Combien de litres d'encre l'utilisation actuelle du mot « téléportation » pour décrire un phénomène quantique complexe de non-localisation va-t-il faire couler ? Et pendant combien de temps ?

Ce long texte ne nous a que peu éloigné du chapitre de Penrose qui me l'a inspiré. Il faut porter un grand nom pour pouvoir enfoncer des portes ouvertes et faire prendre conscience au monde qu'elles n'étaient pas fermées. Pour revenir plus précisément au chapitre sur l'absence d'esprit des ordinateurs, il manque dans les analyses des argumentaires des tenants de la pensée mécanique une vision du caractère dynamique des processus utilisés, calculs et procédures. Ce fait est apparent dans les discussions sur les machines de Turing où je ne crois pas du tout qu'on puisse tenir pour équivalentes des machines qui ne manipulent pas le temps de la même manière (je ne parle évidemment pas de vitesse de processeur) et il est encore plus apparent dans les discussions sur le télétransport (à la Spok). Les signaux ont une phase, les fonctions d'onde aussi, leurs superpositions dépendent de leur relation de phase. On ne peut pas éliminer le temps. Toutes ces discussions n'ont dès lors qu'un intérêt formel (et Penrose explique très simplement des concepts compliqués). Un intérêt philosophique ?

* sous-titre : « concerning computers, minds, and the laws of physics ». Oxford University Press, 1989
** « Independant on Sunday », 11 juillet 2004.
*** Université Paris 7, laboratoire OPE (Ordinateur Pour Étudiant), Professeur Le Corre. Josiane Tatin « Réflexions sur sept ans d'utilisation d'enseignement assisté par ordinateur ». Revue Française de pédagogie 87, 45-49 (1989)

Comments (1)

manu:

Quel sujet passionnant ! Je suis bien d'accord que la majorité des philosophes qui n'ont pas de formation scientifique sont "à la ramasse" (pardon pour l'expression) quand il s'agit de discuter des répercussions et des implications futures des nouvelles technologies. Le coup de l'intelligence artificielle non organique n'est pas complètement abandonnée, mais n'est plus la voie reine en ce qui concerne la recherche des systèmes évolutifs interagissant avec leur environnement et voués à prendre des décisions autonomes.

En réalité, le cerveau ne pourra jamais être remplacé par des zéros ou des uns tout simplement parce que les messages entre neurones possèdent une palettes de nuances, qui elle n'est pas binaire. Le potentiel d'action qui est engagé uniquement à partir d'une stimulation seuil permet en effet toutes les possibilités. Une unité logique informatique transmettra une information, qu'il aura traité, en 0 et en 1. Un neurone fera le même boulot mais transmettra ou non le message en fonction du nombre et de l'intensité de l'information entrante. Ça change tout. Bref, il faudra autre chose que des 0 et des 1 pour remplacer le cerveau.

C'est pourquoi, l'idée actuelle est de réaliser une assemblée d'unités logiques organiques constitués de neurones. Les études interfaces machines-cerveau sont la voie empruntée actuellement comme première approche. La plus étudiée est la voie indirecte (par étude du champ électromagnétique des neurones du cerveau). C'est ainsi qu'en 2007 un tétraplégique a put aller surfer sur le net . Ici, une excellente vidéo montre le fonctionnement du système et évoque aussi l'autre voie: une interface directe entre neurones et puces électroniques. La création d'un cyborg n'est plus de la science fiction : exemple .

Les possibilités sont impressionnantes: un cerveau contrôle un autre cerveau à travers un interface machine: voir ce reportage d'ARTE .

Mais le saint Graal c'est l'intelligence artificielle organique. Le problème c'est que l'on touche de plus en plus à la recherche militaire... Les quelques infos disponibles montrent déjà à quel point la science est avancée, quelques exemples:

- 1992 University of Tsukuba "By cascading 72 chips, a fully interconnected PDM (Pulse Density Modulating) digital neural network system has been developed."

- 2005 Orsay "Characterizing Self-developing Biological Neural Networks"

- 2005 Chine - CNRS "In this paper, we propose a novel solid neuron-network chip based on both biological and artificial neural network theories."

Pas étonnant que cela intéresse les militaires: The DARPA budget for the fiscal year 2009 to 2010 includes $4 million for a program named Silent Talk , which aims to "allow user-to-user communication on the battlefield without the use of vocalized speech through analysis of neural signals."

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